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Break now, fix never đš
La fin des responsabiliteÌs ?
Hier
Les annĂ©es 90s, câest Ă©galement lâĂąge dâor des CR-ROMs.
TrouvĂ©s un peu partout (dans des magazines, envoyĂ©s par la poste, distribuĂ©s dans la rueâŠ), ils permettaient dâobtenir rapidement des dizaines de nouveaux logiciels et de bĂ©nĂ©ficier des derniĂšres versions de ceux que lâon utilisait dĂ©jĂ . De Netscape Ă AOL, une nouvelle expĂ©rience dâinternet Ă©tait dĂ©bloquĂ©e Ă chaque fois que lâon insĂ©rait un disque.
![]() Pochette de CD-ROM | Chaque CD-ROM Ă©tait un coffre au trĂ©sor rempli de âsharewareâ - des logiciels gratuits (en rĂ©alitĂ©, des dĂ©mos Ă acheter pour obtenir les versions complĂštes). |
Tout cela a changĂ© quand internet est devenu assez rapide (et quand il a cessĂ© dâĂȘtre facturĂ© Ă lâheure) pour pouvoir tĂ©lĂ©charger ces logiciels. Un changement de paradigme sâest produit en lâespace de quelques annĂ©es, grĂące aux mises Ă jour Ă distance.
LâimpĂ©ratif de proposer des logiciels dĂ©pourvus de dĂ©fauts sâest envolĂ©. Alors quâun bug majeur pouvait reprĂ©senter une catastrophe industrielle capable de mettre une entreprise Ă genou, câest devenu du jour au lendemain un dĂ©sagrĂ©ment mineur qui peut ĂȘtre rĂ©solu en quelques secondes, sans mĂȘme que lâutilisateur ne sâen rende compte.
Aujourdâhui, il nâest pas rare de devoir mettre Ă jour son ordinateur dĂšs quâon le sort de la boĂźte. Ces nouvelles possibilitĂ©s ont transformĂ© la logique de crĂ©ation de logiciels et de services numĂ©riques. Dans un environnement ultra-concurrentiel, oĂč la capacitĂ© Ă livrer rapidement est plus importante que de livrer quelque chose de fini, la logique des startups est dĂ©sormais de âship now, fix laterâ (livrer maintenant, corriger plus tard).
Lâautre mot dâordre est notamment de ne pas avoir peur de âbreak thingsâ, pour perturber le statu quo et rĂ©volutionner des pans entiers de notre Ă©conomie, sans se soucier outre mesure de âlâancien mondeâ. Mis cĂŽte Ă cĂŽte, nous avons une industrie qui se prĂ©occupe bien peu des consĂ©quences, et remet Ă plus tard la rĂ©solution des problĂšmes prĂ©sents. Un moteur puissant pour lâinnovation, qui a permis Ă la Silicon Valley de prendre le contrĂŽle du monde.
Ces trente derniĂšres annĂ©es de âbreak thingsâ ont attaquĂ© des fondements de nos sociĂ©tĂ©s : notre capacitĂ© Ă faire confiance, Ă faire sens de notre rĂ©alitĂ©, Ă faire des choix.
Les fake news, les bulles dâinformation, ⊠ce monde de âpost-vĂ©ritĂ©â nâest pas une consĂ©quence inĂ©vitable de la modernitĂ©. Câest ce quâil se produit quand on âbreakâ une presse indĂ©pendante et rentable (entre autres), en ne donnant aucune valeur Ă la vĂ©ritĂ©, Ă la qualitĂ© et aux sources et en noyant les informations sous une avalanche dâavis et dâopinions de blogueurs et de monsieur tout le monde.
La perte de lien, le stress et la dĂ©prime dâun FOMO permanent nâest pas une consĂ©quence imprĂ©visible des moyens de communication modernes. Câest ce quâil se produit quand on âbreakâ nos relations sociales en les transformant en support pour un flot continu de publicitĂ©s.
Aujourdâhui
Cette mentalitĂ© est plus que jamais au coeur de la machine Ă innover de la Silicon Valley. Les leaders de lâIA viennent tout juste de demander que les lois sur la propriĂ©tĂ© intellectuelle ne sâappliquent pas Ă lâentrainement de leurs modĂšles. On remet encore une fois Ă plus tard les discussions dĂ©licates dâune nouvelle industrie (ici, la rĂ©munĂ©ration des crĂ©ateurs), en espĂ©rant que ces questions se rĂšglent sans effort, plus tard, par dâautres. ConsidĂ©rant que Google nâa toujours pas trouvĂ© les clĂ©s du âfair useâ pour rĂ©munĂ©rer justement la presse et les crĂ©ateurs, on est en droit dâen douter.
Mais ce nâest pas tout.
LâIA gĂ©nĂ©rative est une technologie qui est encore en bĂȘta.
Oui, ses usages sont dĂ©jĂ impressionnants. Mais on nous promet depuis plus de deux ans dĂ©jĂ que ses failles intrinsĂšques, notamment la capacitĂ© Ă inventer des faits et des sources (qui est tout sauf un âbug mineurâ pour un moteur de rĂ©sumĂ©), seront rĂ©glĂ©es. Et on attend toujours. Combien dâassauts sur la vĂ©ritĂ© et la confiance nos sociĂ©tĂ©s pourront encore encaisser avant de sâeffondrer ?

à force de casser, il faudra bien réparer⊠?
PlutĂŽt que de faire de ces questions des prioritĂ©s vitales, des pressions sâaccroissent pour dĂ©rĂ©guler davantage le secteur, le libĂ©rer des responsabilitĂ©s et des contraintes que lâon est en droit dâattendre de nâimporte quel business ayant un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant sur nos Ă©conomies et nos sociĂ©tĂ©s, en avançant des prĂ©textes Ă©conomiques et des enjeux de suprĂ©matie nationaleâŠ
Un peu comme si lâon avait prĂ©tendu dans les annĂ©es 60 quâil Ă©tait nocif de rĂ©guler lâindustrie nuclĂ©aire ou de se soucier de ce quâallaient devenir les dĂ©chets radioactifs, sous prĂ©texte que lâennemi pourrait prendre de lâavance.
Et demainâŠ
Lâheure est plus que jamais Ă âbreak thingsâ⊠quand le âfix laterâ semble mĂȘme avoir complĂštement disparu des esprits.
Notamment, une idĂ©ologie nommĂ©e e/acc (pour effective accelerationism), basĂ©e sur des idĂ©es pseudo-scientifiques dâune âvolontĂ©â de lâunivers trouvĂ©e dans les lois de la thermodynamique, stipule mĂȘme quâil faut accentuer nos efforts pour atteindre le point de âsingularitĂ© technocapitalisteâ Ă tout prix et le plus rapidement possible.
Tout ce qui va Ă lâencontre des processus ânaturelsâ de sĂ©lection, et notamment tout effort pour contenir un capitalisme dĂ©bridĂ©, est jugĂ© nĂ©faste voire immoral. Mais les tenants de cette idĂ©ologie nâont pas nos intĂ©rĂȘts en tĂȘte. Ă vrai dire, ils nâont mĂȘme pas les intĂ©rĂȘts de lâhumanitĂ© en tĂȘte, car pour eux, seule lâintelligence compte⊠indĂ©pendamment du âsubstratâ (i.e. biologique et/ou humain).
Il faut donc faire Ă©merger la conscience et lâintelligence au niveau galactique ; et peu importe la planĂšte, la civilisation, la sociĂ©tĂ© et les individus eux-mĂȘmes.
Nous voilà prévenus.
Vous pensez quâil sâagit dâune secte dâilluminĂ©s marginaux et inoffensifs ?
Détrompez-vous.
Des dirigeants de fonds dâinvestissement parmi les plus en vue de la Silicon Valley se sont dĂ©clarĂ©s comme des fervents partisans de cette philosophie, et prĂ©sentent leurs propres interprĂ©tations comme une dĂ©fense indispensable des innovateurs pour faire arriver le plus rapidement possible une Ăšre de prospĂ©ritĂ© incroyable (et donc un impĂ©ratif de ne pas rĂ©guler ou contrĂŽler lâinnovation⊠pratique !).
Et ces idĂ©es extrĂȘmes de cercles restreints dĂ©bordent dans des sphĂšres grand public aux consĂ©quences qui nous concernent tous [Ă commencer par les attaques sur la ârĂ©gulationâ et la charge administrative] .
CĂŽtĂ© tech, le dĂ©bat actuel est vif non pas pour savoir quelle rĂšgles (morales ou autres) implĂ©menter dans une potentielle superintelligence dont lâĂ©mergence est promise dans quelques annĂ©es seulement, mais sur la nĂ©cessitĂ© mĂȘme de se prĂ©occuper des risques posĂ©s par une superintelligence (toute IA âzombieâ serait terrassĂ©e et neutralisĂ©e par les lois du marchĂ©, pourquoi sâinquiĂ©ter ?). Des dĂ©cennies de scĂ©narios apocalyptiques dâHollywood nâauront donc servi Ă rien.
Et lâaspect le plus inquiĂ©tant de ce dĂ©bat est quâElon Musk fait partie du camp des modĂ©rĂ©s et des prĂ©cautionneux !
Si on en revient Ă des prĂ©occupations plus terre Ă terre, Ă commencer tout simplement par se demander sâil est judicieux de brĂ»ler notre planĂšte pour gĂ©nĂ©rer des fake news encore plus rapidement, les partisans de la prudence sont caricaturĂ©s en vils bureaucrates communistes imposant leur diktat aux gĂ©nies-entrepreneurs sauveurs de lâhumanitĂ©, et le dĂ©bat est tout simplement ridiculisĂ© par la grandeur des promesses (rien de moins que le paradis sur terre, la prospĂ©ritĂ© voire lâimmortalitĂ© pour tous, et la survie de lâintelligence via la conquĂȘte de la galaxie).
En gros, pour des gains futurs infinis, il nâest pas utile (ou moral) de se soucier des effets nĂ©fastes actuels.
Ăa ne vous rappelle rien ?

Un autre demain ?
Comment proposer un autre futur en quelques phrases devant lâĂ©normitĂ© des dĂ©bats et des enjeux ?
Impossible de rester neutre, je vais toutefois tenter de rester gĂ©nĂ©raliste et de ne froisser personne, sans trop passer pour un doux rĂȘveur ou un idĂ©aliste anti-capitaliste (que je ne suis pas).
Je vous partage les conclusions de mes propres rĂ©flexions introspectives des derniĂšres annĂ©es, en espĂ©rant quâelles vous servent, en tant que professionnels de la tech ou utilisateurs enthousiastes. Et je mâexcuse par avance de la grandiloquence de mon propos.
RĂ©aliser que nous ne sommes plus les âgood guysâ
Lâinnovation et la tech ne sont plus sources automatiques de progrĂšs (si tant est quâelles lâaient jamais Ă©tĂ©). Simplement âdisrupterâ et proposer quelque chose de nouveau nâest plus suffisant pour amĂ©liorer nos vies, sous prĂ©texte que âlâancien mondeâ mĂ©ritait dâĂȘtre aboli et que le nouveau sera automatiquement meilleur.
Devant lâenthousiasme que suscite lâinnovation, nous devons plus que jamais conserver notre sens critique pour nous demander constamment si le nouveau est dĂ©sirable ou mĂȘme prĂ©fĂ©rable Ă lâancien.
Se préoccuper de ce qui a été cassé
Nous avons maintenant 30 ans de recul (au moins) pour comprendre lâimpact de lâinformatique personnelle et dâinternet. Nous avons vu que le âfix laterâ sâest transformĂ© trop souvent en âfix neverâ.
Nous en avons oubliĂ© ce qui a Ă©tĂ© cassĂ©, et les Ă©lĂ©ments nĂ©gatifs de nos vies numĂ©riques sont dĂ©sormais prĂ©sentĂ©s comme des inĂ©vitabilitĂ©s de la modernitĂ©. Mais rien nâest plus faux. Ce sont des choix. Peut-ĂȘtre inconscients, peut-ĂȘtre faits pour nous, peut-ĂȘtre faits il y a longtemps. Mais ce sont des choix.
Depuis les premiĂšres tribus, nos sociĂ©tĂ©s ne peuvent fonctionner que si nous pouvons nous mettre dâaccord sur une rĂ©alitĂ© partagĂ©e et si nous pouvons faire confiance.
Avec la technologie, savoir ce qui est vrai devrait ĂȘtre plus facile, pas plus compliquĂ©.
Avec la technologie, savoir en qui faire confiance devrait ĂȘtre plus facile, pas plus compliquĂ©.
Avec la technologie, savoir se parler, dĂ©battre, se mettre dâaccord devrait ĂȘtre plus facile, pas plus compliquĂ©.
Avec la technologie, savoir ce qui est bon pour nous, nos proches, les autres, la planĂšte devrait ĂȘtre plus facile, pas plus compliquĂ©.
Et pourtant, un secteur qui est un mix de âInformation Technologyâ (IT) et de tĂ©lĂ©com(munications) a rĂ©ussi Ă nous faire croire que ce nâest pas de sa responsabilitĂ© si nos sociĂ©tĂ©s brĂ»lent Ă petit feu sous le flot de fake news et de messages haineux.
Lâabondance dâoptions (dâidĂ©es, de produits) nâest plus gage de notre libertĂ©.
Dans un monde infini, lâimportant nâest plus de proposer toujours plus dâopinions ou une nouvelle page dans un catalogue dĂ©jĂ trop long, mais redonner Ă tous des outils qui servent de boussole dans ce monde complexe. Nous devons oeuvrer pour refaire marcher la confiance Ă lâĂ©chelle, avec des moyens modernes pour se mettre dâaccord sur une rĂ©alitĂ© commune.
Mettre lâempathie avant tout
Vous voulez de la vraie innovation rĂ©volutionnaire qui disrupte le statu-quo et qui fait Ă©merger un monde nouveau contre les Ă©lites et monopoles dâaujourdâhui ?
Mettez la technologie non plus au service de lâintelligence, de la raison, ou de la logique, mais au service de lâempathie !
Imaginez non plus des outils de productivité, mais des outils qui augmentent notre capacité à se connaitre et se comprendre !
Créez non plus des moyens pour partager du contenu et de la pub, mais pour créer du lien !
Contre des autoproclamĂ©s gĂ©nies qui veulent sauver lâhumanitĂ© sans la comprendre ou sans vraiment lâapprĂ©cier, en dĂ©clarant lâintelligence et la productivitĂ© comme mesures de toutes choses, inventez les conditions pour un nouvel humanisme du XXIĂšme siĂšcle !


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