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Internet de hippies ☮️,Internet de milliardaires 💎
Contre les plateformes, des protocoles !
Hier
Certains patriotes ont essayé de détourner l’histoire en prétendant que le minitel était d’une certaine façon l’ancêtre de l’internet que l’on connait aujourd’hui.

Malgré l’apport indéniable de 3615 Astérix à la culture et scène tech françaises, cette comparaison hasardeuse cache des différences fondamentales qui expliquent que le minitel gaulois n’aurait jamais pu devenir un réseau mondial.
Internet, le “réseau des réseaux” est en réalité un ensemble de standards (des “protocoles”) qui définissent comment se parlent des ordinateurs, entre ceux qui ont de la donnée (des serveurs) et ceux qui la veulent (des clients).
Le web, “la toile d’araignée mondiale”, c’est à dire l’ensemble des sites internet, auxquels les “internautes” peuvent accéder via une adresse commençant par http et www, fait partie de l’un de ces protocoles. Les emails, accessibles via une adresse du format [email protected] en est un autre.
Tous ces protocoles ont en commun une philosophie de réseau décentralisé, où chacun peut devenir un noeud via un numéro unique (l’adresse IP). Les liens, dotés d’une référence unique (URL), permettent de passer d’un serveur à un autre, sans avoir à composer un nouveau numéro de téléphone, potentiellement à l’autre bout du monde.
Ces standards ont fait d’internet une force incontournable et inarrêtable. Proposer un nouveau site ou service a toujours été simple et peu couteux, et représentait un acte résolument démocratique.
Les idéaux de l’internet originel sont gravés dans les fondements de la technologie sur laquelle il a été bâti : un réseau libre, sans autorité centrale, fait pour le grand public…
… en d’autres termes, un “réseau de hippies”.
Dans cet univers de rêveurs, le web est juste une “application” possible. Les emails en sont une autre. Une autre application (appelée “news”) qui est tombée en désuétude est un format de forums ou de groupes de discussion, qui permettait d’échanger des messages sur d’innombrables sujets, via le même logiciel utilisé autrefois pour collecter nos emails.

Pour consulter et participer, il suffisait de relever et envoyer des messages,
comme une sorte d’emails groupés envoyés à une communauté entière
15 ans avant que le terme “réseau social” ait même été inventé, nous disposions déjà d’un outil pour communiquer en groupes, de manière décentralisée et gratuite.
Très vite, tous les “portails” des années 1990 ont dupliqué la fonctionnalité pour l’intégrer à la panoplie de services qu’ils proposaient. En France, caramail par exemple proposait des forums, en plus d’un service de chat thématique qui permettait à tous ses membres d’échanger en direct ou en différé sur n’importe quel sujet.
Le format “forums” a fait la fortune et le succès de certains sites un peu improbables, comme doctissimo à une époque, où les questions de santé ont vite dérapé sur des sujets annexes avec des questions plus ou moins loufoques souvent orientées cul. | ![]() Qui aurait pu prédire |
Mais derrière un fonctionnement en apparence identique (liste de sujets par ordre chronologique et fils de discussion associés à chaque sujet), une logique bien différente du service de news original s’est installée. Tous les forums “propriétaires”, accessibles via un navigateur web (et non plus via l’app de news / courrier), étaient réservés aux abonnés / membres de chaque service, et sont devenus incompatibles entre eux. Ainsi, impossible pour un membre de caramail de poster sur doctissimo, ou yahoo! groups, sans au préalable créer un compte sur chacun de ces sites.
Aujourd’hui
Les forums en ligne d’aujourd’hui trouvent leurs origines dans le service de news d’autrefois, en recyclant le concept de “message boards” à l’infini. reddit ou stackoverflow par exemple, ne sont qu’une n-ième version améliorée et gamifiée. En revanche, le service original, basé sur le protocole de news ouvert et intercompatible, est aujourd’hui tombé dans l’oubli, et son usage est cantonné à quelques nerds altermondialistes acharnés.
Comment expliquer le succès du format et la mort cérébrale du protocole qui l’a inspiré ? Tout simplement parce que…
Les protocoles ouverts ne paient pas !
…ou pour être précis, les protocoles ouverts sont plus compliqués à monétiser par la publicité.
Un protocole ouvert et public impose de fait l’intercompatibilité avec des noeuds jouant d’égal à égal, où des abonnés d’une entreprise peuvent interagir avec des abonnés d’autres entreprises comme bon leur semblent.
Aujourd’hui, les emails sont l’un des rares services de messagerie / communication qui fonctionnent encore à peu prés de manière décentralisée, avec d’innombrables serveurs interconnectés permettant à chaque utilisateur disposant d’une adresse d’envoyer un message à n’importe quel autre.
Mais le modèle gratuit / financé par la pub s’accommode peu d’un écosystème ouvert. Un tel système permet à différents acteurs de proposer pour un même un service, plusieurs “sources” et logiciels permettant d’y accéder. La concurrence des options obligent chacun à limiter les irritants (et donc ne pas trop mettre de pub). Pire, ne pas contrôler où (et via quelle app) s’affiche la donnée limite les moyens d’insérer de la publicité.
Qu’ont fait les plateformes, dès qu’elles l’ont pu ?
Privatiser la donnée, les interfaces et les réseaux, en dupliquant les fonctionnalités proposées par des protocoles ouverts. Ériger des barrières pour couper leurs utilisateurs du reste du monde afin de rendre leurs audiences captives et de les forcer à passer exclusivement par leurs sites pour voir le contenu qu’elles hébergent. Dans le but, bien entendu, de collecter leurs informations personnelles et de contact, et de les monétiser en mettant de la publicité sur chaque page affichée.

Le rêve des débuts, détourné ?
Les tendances monopolistes des réseaux sociaux actuels ne sont pas une inévitabilité de la technologie, mais bien des stratégies business à l’oeuvre. La nature même d’internet et sa raison du succès, à savoir sa nature décentralisée, qui devait permettre de se connecter et de s’interconnecter a été détournée pour servir des intérêts mercantiles.
Il n’est pas étonnant que les inventeurs des protocoles et standards qui ont fait d’internet un succès mondial n’aient pas la même fortune que les fondateurs de facebook, google ou amazon. Ils avaient peut-être rêvé d’un internet de hippies, sans autorité centrale, sans possibilité de monopole. Mais cette relative “innocence” des débuts expliquent aussi qu’il a été relativement facile pour certains de préempter ce rêve et de transformer l’ambition en un internet de milliardaires.

Un autre demain ?
On peut retrouver l’ambition première, en revenant aux fondamentaux : proposer et utiliser des protocoles ouverts qui rendent à nouveau possible l’intercompatibilité des services. Les avantages ? moins de contrôle d’une poignée de groupes publicitaires sur nos communications, une diversité de règles de modération et d’expression, une créativité libérée pour de nouveaux formats, de nouvelles méthodes de listes et d’agrégation… bref, un internet plus libre, plus créatif, moins mercantile.
C’est ce qu’essaie de proposer (avec un succès limité mais grandissant) bluesky, une alternative décentralisée à twitter / x. Au lieu d’un seul service contrôlé par un milliardaire qui peut décider à tout moment ce qu’il est acceptable de dire et de faire sur “son” réseau social, un protocole permettant à d’innombrables serveurs de communiquer entre eux pour constituer un feed à partir de plusieurs sources.
Ce genre de nouveaux réseaux nous montre qu’il est possible de retrouver l’esprit originel, sans avoir à renoncer à des fonctionnalités avancées. Mais il ne représente qu’un premier pas vers un effort soutenu sur plusieurs fronts pour entrevoir l’émergence d’un nouvel écosystème. Rien ne pourra être fait, notamment, si un business model durable n’émerge pas pour monétiser ces services (aujourd’hui, le modèle publicitaire impose presque par défaut d’héberger soi-même les données et de les servir soi-même avec de la pub au milieu).
Aujourd’hui | Demain ? |
|---|---|
Un internet de milliardaires, basé sur quelques plateformes possèdant leurs prés carrés qu’elles monétisent | Un internet de hippies à nouveau, fait d’innombrables “noeuds” plus ou moins égaux et intercompatibles basés sur des protocoles ouverts |
Des “silos” où les plateformes hébergent la donnée, forcent un format et imposent leur app pour y accéder | Données / format / apps de consultation et de création séparés, avec un choix pour chaque étage |
Une uniformité sur chaque réseau | Des réseaux décentralisés, avec des serveurs autonomes proposant des règles (de modération notamment) spécifiques |
Nous pouvons en réalité recréer la totalité de l’internet de milliardaires avec une poignée de protocoles : protocole de marketplace, protocole d’agrégation et de recherche, protocole d’identité, protocole de réputation ou de notation, protocole de cloud personnel, protocole d’encyclopédie / savoir… et pourquoi pas même, un protocole de rémunération (publicitaire & autres) ?
Nous pouvons tous oeuvrer au retour d’un internet de hippies, simplement en réalisant que l’internet centralisé et mercantile que nous avons aujourd’hui n’est pas une fatalité, et en essayant les alternatives qui s’offrent à nous dès maintenant !


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