Liberté, pluralité, infinité 👯👯

Plus = mieux ?

Hier

Décrire l’enthousiasme et l’émerveillement qu’a suscité internet à ses débuts à ceux qui n’ont connu qu’un monde connecté est un exercice difficile.

Si très rapidement il était clair que le “réseau des réseaux” allait révolutionner tous les aspects de nos vies, la magnitude du changement pouvait donner le tournis. La promesse (tenue) d’internet était de pouvoir donner accès à tout, tout le temps, pour tout le monde, de n’importe où.

Dans les années 90s rutilantes, internet est devenu le digne porteur de nos valeurs libérales, en turbochargeant notre démocratie et notre économie. Donc dans le “village mondial”, tout le monde aurait accès à des supermarchés infinis, dans des places publiques sans frontière ni limite, où tout le monde serait le bienvenu et pourrait échanger toutes les idées possibles.

Les premiers sites avec du trafic significatif ont à peu près tous repris des codes de nos vies analogiques, à la fois pour être compris d’une audience qui, comme eux, découvraient ces terres vierges numériques, mais aussi pour transposer nos usages et repères dans le “cyberespace”.

Avant tiktok, avant instagram, avant facebook, avant myspace, avant skyblog, Geocities permettaient à chacun de créer son mini site et de le personnaliser selon ses envies, et de l’intégrer à des “quartiers” thématiques : Area 51 pour les fans d’extraterrestres, Hollywood pour le cinéma, etc. (vous pouvez plonger dans une session de nostalgie numérique en consultant ces archives)

Si “La vérité est ailleurs”, le kitsch, lui, est bien là

Mais ces termes familiers (“courrier” électronique, “forum”, “quartiers”, etc.) ont masqué un changement plus profond. Internet n’a pas seulement permis de changer d’échelle, il a tout simplement cassé l’échelle. D’un monde fini et contenu, aux contours délimités et familiers, internet nous a ouvert la perspective d’un monde infini.

D’un ou deux journaux quotidiens locaux, nous ne sommes pas passés à 10 ou 20, mais à une virtuelle infinité de sources. D’un magasin ou deux spécialisés, à une infinité. De quelques dizaines de contacts, à une infinité, etc. D’un monde fini et explorable relativement aisément, nous sommes passés à un monde non pas une, cinq ou cent fois plus grand, mais à un monde tout simplement impossible à connaître dans son ensemble.

La liberté d’expression et d’information d’un monde fini se compte en nombre de journaux, de voix, d’opinons, d’idées accessibles. Plus il y a de journaux, plus la diversité est garantie, plus nous sommes libres. Avec les codes de l’ancien monde, nous avons traduit les bénéfices d’internet pour en faire le garant ultime de nos libertés.

Dans un monde fini, plus = mieux.
En ce sens, le web, permettant l’infiniment plus, promettait l’infiniment mieux…
et par extension, une garantie presque absolue de nos libertés.

Aujourd’hui

Nous vivons un paradoxe : jamais n’avons-nous eu autant accès à l’information, et pourtant, jamais n’a-t-il éte aussi difficile de se faire une opinion.

S’il est entendu qu’un internet “libre” est nécessaire pour garantir la liberté d’expression - censurer ou limiter ce qui peut se passer en ligne est la marque la plus flagrante des dictatures de ce monde - les démocraties réalisent que d’autres problèmes apparaissent.

Manipulations à grande échelle, bulles d’information, … ne peuvent pas vraiment être expliquées avec la logique d’un monde fini, à savoir plus d’informations = mieux informés. Le “changement de paradigme” qu’a provoqué internet a peut-être été incomplet. Si nous avons cassé l’échelle, en gardant des termes familiers, certains éléments semblent ne plus jouer le même rôle, rendant l’équation plus = mieux moins vraie… ou peut-être complètement fausse.

Nos outils ont, pour la première fois, à gérer les risques de l’abondance plutôt que de la rareté ou de la pénurie.

La réponse à cet apparent paradoxe est à trouver dans ce qui se trouve tout autour des items que nous avons démultipliés à l’infini, à savoir ce que nous utilisons pour les trier, consommer et les intégrer dans un ensemble cohérent.

Ainsi, si nous avons toujours du “courrier” et que sa version électronique peut être comprise comme l’équivalent de sa version papier, la masse que nous recevons transforme grandement le rôle de la boîte aux lettres. De même, même si nous percevons un post ou un article comme leurs ancêtres analogues, les “agrégateurs” (réseaux sociaux et moteurs de recherche) sont bien différents des journaux, bibliothèques ou annuaires d’autrefois.

Nous avons donc multiplié à l’infini le nombre d’items, en pensant (ou sans y penser peut-être) que tout serait “scalable”. Mais le rôle des outils, sites, interfaces, qui nous permettent de manipuler leur nombre ne peut pas être simplement “scalé”, il doit être totalement repensé.

Pourtant pas bien compliqué

Et demain…

Les grandes plateformes, réseaux sociaux et moteur de recherche, n’ont cependant aucun intérêt à voir leur rôle, défini selon les codes d’un monde fini, évoluer pour nous permettre de nous y retrouver dans un monde infini.

Leur méthode pour générer des profits est claire : (1) nous montrer le plus de contenus possible pour nous présenter le plus de publicités possible, (2) sans se soucier ou être responsables des dits contenus. Toute réduction de (1) conduit logiquement à une baisse des revenus, et (2) à une hausse des coûts.

Pour maintenir leur position enviée, les plateformes se cachent derrière nos vieilles formules (plus = mieux) et nos vieilles peurs d’un monde fini (moins = danger), en endossant le rôle de garants et défenseurs de notre liberté d’expression. Nous sommes donc confrontés à un choix impossible (limiter, contraindre, réglementer les plateformes au détriment de nos libertés, ou se résigner à accepter leurs effets négatifs) avec le sentiment qu’on ne peut rien y faire, car les fake news et autres ne sont qu’une conséquence inévitable d’une société moderne respectant la liberté d’expression.

En nous perdant sur les mauvais débats (comment limiter les fake news, les manipulations, les bulles d’informations sur les réseaux sociaux ? vaut-il mieux avoir des équipes de modération ou laisser la communauté s’auto-réguler ?...) on en vient à perdre de vue l’essentiel (est-ce que notre liberté d’information et d’expression est portée par des réseaux sociaux et/ou menacée par leur contrôle ou censure ?).

Par ailleurs, on nous laisse espérer que l’I.A. générative contribuera à résoudre les problèmes actuels en résumant et digérant pour nous cette infinité dans des formats faciles à absorber. On peut craindre cependant que cela ne fera qu’augmenter le nombre de contenus, médias, et idées de façon exponentielle, ne nous aidant peut-être pas davantage pour nous repérer dans un flot ininterrompu d’opinions divergentes et de faits contradictoires.

Tant que les outils dont nous disposons se contenteront d’un rôle d’agrégateurs, descendants imaginaires de boites aux lettres ou annuaires, nous ne serons pas suffisamment équipés pour trouver du sens dans un monde infini.

Un autre demain ?

L’incapacité des géants du web à résoudre les problèmes qu’ils ont créés n’est pas signe qu’il est vain de vouloir lutter contre les manipulations, ou que nous sommes condamnés à laisser se propager n’importe quelle ineptie pour être rester “libres”.

Le cul-de-sac dans lequel nous nous trouvons indique peut-être que nous sommes sur la mauvaise voie. Les réseaux sociaux ne sont tout simplement pas le bon outil et le “feed” pas le bon format pour présenter un sous-ensemble d’un répertoire infini d’informations pour que chaque individu puisse comprendre le monde qui l’entoure.

Dans un monde infini, l’expression de notre liberté n’est pas notre capacité à accéder à l’information mais de pouvoir lui donner du sens :

Aujourd’hui

Demain ?

Les plateformes d’aujourd’hui simplifient l’infini : sous un format de chaine télé ou d’annuaire inépuisables, elles choisissent pour leurs utilisateurs un sous-ensemble d’informations via des algorithmes opaques sur lesquels ils n’ont que peu de contrôle.


Les plateformes se soucient peu du contenu en tant que tel et ne peuvent pas aider leurs utilisateurs à le mettre en contexte et à le comprendre.

Les outils de demain facilitent l’infini : sous un format de vrai cockpit du savoir et de l’information, ils donnent le contrôle aux utilisateurs pour choisir leurs contenus sur des critères complexes qu’ils expriment clairement.


Les outils aident à contextualiser le contenu, à explorer l’infini dans toutes les directions.

Ils permettent à leurs utilisateurs de gérer leurs savoirs et les guident pour les compléter ou l’approfondir.

Internet peut toujours garder la promesse de son enfance, à savoir garantir notre liberté d’expression et d’information. Mais les outils que l’on utilise au quotidien doivent évoluer pour nous aider à rester libres dans un monde infini, dans lequel gérer l’abondance est peut-être plus important encore que simplement la garantir.

Reply

or to participate.