Les péchés originels 🍎🐍

Nous sommes prisonniers de choix faits il y a 30 ans !

Hier

Internet, comme tout écosystème technologique et économique, a évolué à partir de conditions de départ et des forces qui s’appliquent à lui. (Si les conditions et les forces sont définies par une nature hostile, vous finissez avec Croc Blanc ; si elles sont différentes, on peut finir avec le chihuahua de Paris Hilton.)

Avec le recul, je pense que nous souffrons de trois péchés originels qui ont le plus conditionné le web pour donner ce que nous avons aujourd’hui :

- Le gratuit

- L’anonymat

- La non-responsabilité de l’hébergeur

Le premier point à souligner est qu’aucun d’entre eux n’est évidence, règle de la nature ou contrainte technologique. Ce sont des choix, des actions et des réactions de marché, en fonction des conditions présentes dans les 90s.

À cette époque, les premiers fournisseurs d’accès (AOL, Compuserve…), n’ayant pas grand chose à quoi donner accès, ont créé leurs propres portails avec les premières fonctionnalités de base (annuaire, forums, news, petites annonces, etc.). Je vous conseille la dernière saison de l’excellent Halt and Catch Fire pour retrouver les enjeux et l’ambiance de l’époque.

Si ça ne ressemble pas au web c’est parce que ce n’est pas le web

La nature ouverte du web (n’importe qui, depuis n’importe quel fournisseur d’accès, peut accéder à tous les sites depuis un navigateur) était loin d’être assurée. Microsoft notamment a essayé de “privatiser le web” en proposant son service MSN intégré dès Windows 95. Qu’ont fait les nouveaux venus pour attirer leurs premiers utilisateurs ? Baisser les barrières à l’adoption. Donc ne rien faire payer et rendre l’inscription le plus facile possible.

Le dernier point (non responsabilité) est incarné par “la loi qui a rendu possible internet”. Passée aux États-Unis en 96, Section 230 (non, ce n’est pas un mauvais film d’espions) dit qu’un “provider” n’est pas responsable du contenu qu’il héberge s’il est créé par d’autres. Nous avons, d’ailleurs, la même distinction en France, entre éditeur et hébergeur.

“t’inquiéte,
c’est gratos”

Aujourd’hui

Comment ces trois “péchés originels” ont défini le “web public” que nous avons aujourd’hui ? (web public = informations et médias accessibles par tous)

Le gratuit explique pourquoi nous dépendons autant de la pub sur internet. Mais explique aussi pourquoi nous avons beaucoup de contenus de basse qualité plutôt que peu de contenus de haute qualité. Avec une formule simple à l’époque : une page = une pub. N’étant de toutes façons pas responsable de ce qu’il “héberge”, tout site gratuit a intérêt à proposer beaucoup plutôt que proposer mieux.

Mais le plus important peut-être : PERSONNE n’a vraiment d’intérêt à se soucier de la qualité et/ou de la vérité. L’anonymat du début explique que même s’il y a des noms par-ci par-là à côté du contenu d’aujourd’hui, l’identité n’est pas vérifiée et la réputation n’est pas valorisée. N’importe qui peut prétendre être n’importe qui, parler sur tous les sujets sans expertise, et dire, en gros, n’importe quoi car il n’y a que peu de conséquences de toutes façons.

Fake news et autres contenus de qualité douteuse ne sont pas des conditions inévitables des réseaux sociaux, d’internet ou de la technologie.
Ce sont des conséquences acceptées de choix assumés.

“Oui, mais il y a du contenu de qualité qui peut être proposé par des journaux, des sites spécialisés, des créateurs rigoureux, il suffit de payer”. Certes.

Mais le gratuit a placé notre barre d’acceptabilité. Comme nous sommes habitués à ce que presque tout soit gratuit, délivré par des feeds sans fin, payer ne serait-ce que 10€/mois pour des informations vérifiées par des journalistes nous parait presque aberrant.

Les péchés originels n’empêchent pas le reste d’exister, mais ils définissent si fortement tout un écosystème qu’ils rendent toute autre option plus difficile. Nous avons donc atterri sur un paradoxe stable : si le contenu unitaire ne vaut rien, la masse de contenus est la clé du succès. Les plateformes sont nées !

Aujourd’hui, proposer une nouvelle plateforme n’est pas impossible parce que c’est techniquement difficile, mais parce que la masse de contenus déjà créée est jalousement gardée par les quelques mastodontes publicitaires qui contrôlent aujourd’hui le web. (Non, ce n’est pas uniquement à cause de l’effet réseau qu’il est difficile de créer une nouvelle plateforme ! Si je veux créer un nouveau TikTok, je peux le faire sans utilisateur et proposer du contenu pioché ailleurs… sauf si ce contenu est inaccessible.)

Demain ?

Le but ici n’est pas de reprocher à des entreprises à la recherche légitime du profit d’avoir su exploiter au maximum les opportunités d’une situation donnée, mais plutôt de voir comment aboutir à un autre statu-quo qui nous (internautes, citoyens / consommateurs) est plus favorable.

Face au piratage de masse de la fin des années 1990s (MP3, DivX et les CD gravés, vous vous souvenez ?), les offres payantes ont été un échec retentissant… jusqu’à l’apparition de Netflix, qui a proposé un nouveau paradigme / de nouveaux repères. Plutôt que de louer un DivX à 5€ comme on loue un DVD, on peut consommer sans limite, de n’importe où, sur n’importe quel appareil, pour un abonnement qui coûte (coûtait) presque 5€.

L’innovation est possible, nous pouvons nous défaire des contraintes du passé. Mais il faut arrêter de transposer les anciens modèles et anciens réflexes aux nouveaux écosystèmes. Tant que la majorité du contenu de qualité sera derrière des paywalls demandant des abonnements unitaires, nous serons prisonniers du paradigme actuel.

Il faut transposer ce que nous avons perdu (qualité, réputation,…) à l’ère du numérique :

Gratuit / pub → nouvelles formes de (micro) paiements ou d’abonnements transverses (PAS un site = un abo), des rémunérations autres que par des €

Anonyme / pas d’enjeu de réputation → expertise reconnue, valorisée, rémunérée (au-delà du nom-prénom)

Ni hébergeur ni plus vraiment personne responsable → incitations collectives et individuelles à la qualité et la véracité

Si c’est encore flou, c’est normal.

Nous explorerons ensemble de nombreuses possibilités. L’important ici est de réaliser que nous n’avons pas besoin de nouvelles technologies miracles (IA ?) pour améliorer notre aujourd’hui.

(Allez, pour l’exemple : chacun pourrait disposer de “compétences” vérifiées et se voir micro-rémunéré pour “tamponner” du contenu qu’il n’a pas créé)

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