Vie privée đŸ‘», vie anonyme đŸ„·

scams, spams, fake news résolus en un clin d'oeil !

Hier

Les premiĂšres annĂ©es d’internet reprĂ©sentent Ă  plus d’un titre une Ăšre d’insouciance bienveillante, oĂč l’on n’avait pas encore Ă  se soucier de se faire doxer (divulguer ses informations personnelles) ou cancel (boycotter).

C’est l’ñge d’or des forums et de salles de chat publiques, oĂč l’on retrouve le soir ses amis avec lesquels on a dĂ©jĂ  passĂ© la journĂ©e entiĂšre au collĂ©ge-lycĂ©e, et oĂč on rencontre de sympathiques inconnus avec qui l’on peut discuter de tout et de rien. ProposĂ©s alors sur Ă  peu prĂšs tous les sites portails comme lycos ou altavista, par tous les fournisseurs d’accĂšs Ă  internet, et ayant fait le succĂšs de sites comme caramail, il peut sembler incroyable que ces services fonctionnaient sans trop de problĂšmes, d’autant plus qu’ils Ă©taient entiĂšrement anonymes !

En effet, dans une prĂ©caution prĂ©monitoire, il Ă©tait hors de question de partager son nom de famille ! Hormis les rares comptes professionnels, l’écrasante majoritĂ© des adresses mails et des comptes créés Ă©taient du format prĂ©nom, votre dĂ©partement ou annĂ©e de naissance, ou votre surnom, ou une combinaison de tout ça.

Comme trouver des chats Caramail d’époque est mission impossible, je m’en sors avec une pirouette : des vrais-faux Ă©crans du film The Net, premier cyber-thriller avec Sandra Bullock, Ă©crit par des scĂ©naristes qui n’ont apparemment jamais vu un ordinateur de leurs vies.
Sans aucun doute ce que les 90s ont fait de mieux.

Pour encourager les premiers utilisateurs et limiter les barriĂšres Ă  l’entrĂ©e, l’anonymat Ă©tait assumĂ© par la majoritĂ© des services (hormis les sites de e-commerce, pour des raisons Ă©videntes). En parallĂšle, internet a endossĂ© les habits du dĂ©fenseur de nos libertĂ©s et l’outil ultime contre la censure et l’oppression des rĂ©gimes autoritaires. À la fois pour des raisons techniques, commerciales et idĂ©ologiques donc, l’anonymat a prĂ©valu et prospĂ©rĂ©. N’importe qui disposant d’une ligne tĂ©lĂ©phonique pouvait participer Ă  la conversation mondiale, sans devoir montrer patte blanche (ici, une quelconque piĂšce d’identitĂ©).

Un “username” ou un “pseudo” Ă©tait la seule preuve d’identitĂ© dont on avait besoin !

Gmail et facebook ont peut-ĂȘtre marquĂ© la sortie de l’enfance du web grand public, en incitant fortement leurs utilisateurs Ă  utiliser leurs vrais noms de famille.

Aujourd’hui

Les entreprises qui monĂ©tisent le web aujourd’hui ont historiquement jouĂ© sur nos craintes orwelliennes d’un Ă©tat tout puissant, connaissant tout de nos vies, pour assumer une partie de ses rĂŽles historiques. Nous vivons maintenant dans un monde oĂč l’identitĂ© numĂ©rique est gĂ©rĂ©e par des entreprises en charge de la monĂ©tiser
 un peu comme si l’on pouvait avoir un permis de conduire avec sa carte du club DorothĂ©e, ou que l’on pouvait se dire journaliste parce que l’on a beaucoup de points sur son compte McDo.

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Nous avons maintenant le pire des deux mondes : nos vies privĂ©es sont exploitĂ©es copieusement, mais nous souffrons toujours des limites d’un monde oĂč l’anonymat prĂ©vaut.

Je ne vais pas m’étendre sur les attaques permanentes sur nos vies privĂ©es, il suffit de voir les campagnes de pub qui nous ciblent chaque jour pour comprendre que les annonceurs peuvent Ă  peu prĂ©s tout savoir de nous (si ce n’est peut-ĂȘtre nos noms et prĂ©noms, qui leur importent peu). Mais malheureusement, ces atteintes Ă  notre intimitĂ© ne sont pas les consĂ©quences les plus nĂ©fastes sur nos vies.

Une vie ni vraiment privée, ni vraiment anonyme


Une sociĂ©tĂ© d’anonymes ne peut pas fonctionner, car la confiance est la condition sine qua non de toute collaboration. Faire des affaires nĂ©cessite de faire confiance Ă  ses futurs associĂ©s, employĂ©s, clients et fournisseurs. S’informer nĂ©cessite de faire confiance Ă  ceux qui nous partagent des informations (mĂȘmes des ragots, oui, fonction sociale indispensable selon Yuval Noah Harari, l’auteur de Sapiens).
Pour que la confiance puisse exister, il faut savoir Ă  qui l’on s’adresse. Pas noms et prĂ©noms mais des attributs qui permettent de jauger des inconnus pour Ă©tablir leurs crĂ©dibilitĂ©s, leurs rĂ©putations, leurs expertises. DiplĂŽmes, faits d’armes, expĂ©riences
 n’importe quels signaux, en rĂ©alitĂ©, qui sont “certifiĂ©s”
 par d’autres personnes ou entitĂ©s en qui nous avons confiance (une universitĂ©, un ami, un journal, etc.).

Gmail et facebook nous ont fait croire que la fin de l’anonymat Ă©tait simplement d’afficher nos vrais noms et prĂ©noms. Mais c’est une simplification qui nie le fonctionnement de la confiance et son rĂŽle dans la sociĂ©tĂ©.
Sans rĂ©elle vĂ©rification / certification des caractĂ©ristiques avancĂ©es sur nos profils en ligne, le fondement de la confiance qu’est la rĂ©putation se dissout dans un ocĂ©an d’opinions et de qualitĂ©s auto-proclamĂ©es. Plus de prise sur la rĂ©alitĂ©, plus de repĂšres possibles sur ce qui est le fondement mĂȘme de n’importe quelle horde d’humains, des tribus primitives aux sociĂ©tĂ©s modernes !

Nous sommes dans une Ăšre de “pseudo-non-anonymat”, oĂč nous avons l’impression de pouvoir faire confiance Ă  un inconnu parce que nous voyons son nom et prĂ©nom. Alors qu’en rĂ©alitĂ© nous sommes incapables de confirmer n’importe quel attribut avec un quelconque degrĂ© de certitude qui nous permettrait de lui accorder lĂ©gitimement notre confiance.

Pour les plateformes, nos profils et les donnĂ©es qui les composent sont juste du “user generated content” qu’il s’agit de contrĂŽler et de monĂ©tiser. Et comme n’importe quel user generated content, la qualitĂ© et la vĂ©racitĂ© n’ont, in fine, que bien peu d’importance.
Les fake news, les arnaques, les manipulations en tout genre ne sont pas les consĂ©quences inĂ©vitables de la modernitĂ© ou de la protection de nos vies privĂ©es, qui nĂ©cessiterait un certain anonymat. C’est la consĂ©quence directe de la monĂ©tisation de l’identitĂ© numĂ©rique et du faible profit Ă  capter de la vĂ©rification des Ă©lĂ©ments indispensables pour que confiance et rĂ©putation puissent fonctionner Ă  grande Ă©chelle !

Et demain


Linkedin aurait pu ĂȘtre un moteur de rĂ©putation sur des critĂšres professionnels. Mais lĂ  encore, la logique de rĂ©seau social a rendu toutes les informations prĂ©sentes sur un profil pas beaucoup plus vĂ©rifiĂ©es que sur twitter ou facebook, rĂ©pliquant les modalitĂ©s et les limites d’un univers pseudo-non-anonyme (avec peut-ĂȘtre le danger supplĂ©mentaire d’un vague sentiment de vĂ©racitĂ© procurĂ© par le cĂŽtĂ© “professionnel” de ce rĂ©seau-ci).

Et l’IA gĂ©nĂ©rative va renforcer ce raz-de-marĂ©e noyant la confiance, en permettant de gĂ©nĂ©rer de la bouillasse de contenu basĂ©e sur une bouillasse de sources non vĂ©rifiĂ©es, de maniĂšre automatique, proposĂ©e par n’importe qui pouvant se proclamer expert et disposant d’une montagne de “preuves” pour l’attester. Ce n’est que parce que nous avons Ă©tĂ© dĂ©sensibilisĂ©s pendant des dĂ©cennies Ă  l’érosion des repĂšres de rĂ©putation que nous pouvons maintenant accepter l’idĂ©e mĂȘme d’un texte sans auteur !

Hannah Arendt, en 1974, disait de maniÚre prophétique : « Un peuple qui ne peut plus rien croire, ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

On y est, non ?

Un autre demain ?

Nous devons avoir un vĂ©ritable systĂšme d’identitĂ© moderne, qui permette la confiance et la rĂ©putation Ă  grande Ă©chelle.

Contrairement à ce que nous ont fait croire les entreprises qui monétisent tous les aspects de notre identité sans en assumer les responsabilités, il est possible de bénéficier du meilleur des deux mondes : des attributs certifiés permettant la confiance, sans pour autant partager notre réelle identité avec qui que ce soit, entreprise ou état !

Pour cela, nous devons inventer des protocoles interopĂ©rables, et un service d’identitĂ© numĂ©rique public. Ce systĂšme doit reposer sur des qualitĂ©s ou des attributs, qui peuvent ĂȘtre gĂ©rĂ©s par un site, une entreprise, une entitĂ© quelconque (une universitĂ©, un hĂŽpital, etc.) attachĂ©s Ă  des profils potentiellement anonymes, mais qui peuvent ĂȘtre remontĂ©s Ă  l’identitĂ© centrale et redispatchĂ©s d’un compte Ă  un autre.

Aujourd’hui

Demain ?

Identité sans ancrage réel

Des identités digitales prises en charge par les états (ou entités ne cherchant pas à les monétiser)

Identité et attributs en silo

Des Ă©lĂ©ments de l’identitĂ© et attributs transfĂ©rables d’un site Ă  l’autre

Identité et attributs gérés sur chaque site

Un cockpit de l’identitĂ©, permettant Ă  chacun de contrĂŽler qui peut voir quels Ă©lĂ©ments via quels sites

Ainsi, grace Ă  ma rĂ©elle identitĂ© confirmĂ©e par l’état, je peux crĂ©er un compte sur n’importe quel site, sans que l’état ne soit au courant (comme si on photocopiait ma carte d’identitĂ©). Le site n’a besoin d’ailleurs de ne rien savoir d’autre qu’un identifiant unique qui ne lui apprend rien sur moi (y compris les autres sites sur lesquels je suis inscrit). Chaque site peut attacher n’importe quel attribut, par exemple que je suis douĂ© en math, que j’ai un diplĂŽme de telle universitĂ©, une expĂ©rience pro chez telle compagnie, ou que mes recettes de cuisine sont populaires et que je suis ceinture jaune de flĂ»te Ă  bec. Chacun de ces attributs dispose de ses propres rĂšgles d’attribution, de validation, de confirmation, d’évolution.

Et, disposant d’un outil pour gĂ©rer mon identitĂ©, je peux potentiellement exposer tout ou partie de mon profil Ă  diverses audiences. Par exemple, que mes posts concernant tels ou tels sujets reposent sur mon expĂ©rience, mon diplĂŽme, ou mes recettes. Je peux partager mon opinion sur un homme politique, un groupuscule, ou un gouvernement corrompu, sans que ceux-ci puissent m’identifier (ou en tout cas pas plus qu’actuellement). Je peux partager mon avis sur l’actualitĂ© ou un sujet en particulier en avançant des Ă©lĂ©ments vĂ©rifiĂ©s et vĂ©rifiables, de maniĂšre crowdsourcĂ©e et cross-plateforme, pour que chacun puisse jauger ma rĂ©putation et accorder plus ou moins de crĂ©dit Ă  ce que je dis en connaissance de cause.

Pour cela, il faut arrĂȘter de considĂ©rer l’identitĂ© comme un prĂ© carrĂ© Ă  monĂ©tiser, mais comme des protocoles interopĂ©rables qui permettent Ă  chaque “attribut” de devenir leurs propres Ă©conomies de la rĂ©putation, dĂ©centralisĂ©es et disposant de leurs propres rĂšgles.

Avec la technologie, faire confiance devrait ĂȘtre plus facile, pas plus compliquĂ© !

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