Faire des économies 👛

ou pourquoi chatGPT ne remplacera pas google de sitôt

Hier

Internet ne s’est pas construit en un jour, comme en tĂ©moigne l’expression “web 2.0” qui commence dĂ©jĂ  Ă  tomber dans l’oubli.

Cette rĂ©interprĂ©tation de ce que pouvait ĂȘtre le “rĂ©seau des rĂ©seaux”, Ă  partir de la premiĂ©re partie des annĂ©es 2000, a certes donnĂ© naissance aux rĂ©seaux sociaux, Ă  commencer par facebook et twitter. MĂȘme si ce sont les usages les plus visibles, le web 2.0 ne se limite pas Ă  des posts rĂ©gurgitĂ©s sur un feed. Le web 2.0 est surtout la victoire d’un model basĂ© sur le “user generated content”, ou du contenu gĂ©nĂ©rĂ© par les utilisateurs.

TrĂšs vite, avant mĂȘme que l’appellation 2.0 apparaisse, des moyens d’interaction avec les utilisateurs fleurissent de toutes parts. Les notes (en Ă©toiles notamment) et les commentaires par exemple, sont apparus sur les premiers sites de e-commerce et ont reprĂ©sentĂ© une fraicheur bienvenue pour les premiers acheteurs en ligne.
Enfin des avis de gens comme nous ! enfin un moyen de savoir ce que vaut un article au-delĂ  de ce que nous promet la publicitĂ© ! enfin la reprise du pouvoir par les consommateurs, qui peuvent s’organiser en une force capable de contrebalancer les producteurs gĂ©ants !
Ces nouvelles sortes de donnĂ©es sont devenues l’alpha et l’omĂ©ga d’internet. Un site marchand n’est plus crĂ©dible uniquement parce qu’il propose beaucoup de rĂ©fĂ©rences, mais aussi (et surtout ?) parce qu’il affiche beaucoup de commentaires. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de voir des sites vitrines avancer leur note (maintenant vĂ©rifiĂ©e par des organismes indĂ©pendants) comme leur premier argument de vente (qui remplace l’antique “vu Ă  la tv” !).

La homepage de myspace en 2004,
qui se contente de rĂ©fĂ©rencer les nouveaux “blogs”

Si myspace a Ă©tĂ© un pionnier des rĂ©seaux sociaux, on pourrait peut-ĂȘtre attribuer son Ă©chec par son incapacitĂ© Ă  endosser un rĂŽle de vĂ©ritable agrĂ©gateur. Oui, on pouvait partager des posts avec ses amis via son espace personnel hĂ©bergĂ© sur le site. Mais Ă  la diffĂ©rence de facebook, il n’y avait pas de feed ni de moyen de dĂ©couvrir du contenu au-delĂ  d’un annuaire rĂ©fĂ©rençant des blogs et non des posts unitaires.(illustration via webdesign museum)

Le feed de facebook, machine redoutable pour diffuser du user generated content, a Ă©tĂ© tout aussi important pour son succĂšs que la capacitĂ© Ă  attirer des utilisateurs partageant volontiers leurs photos et autres Ă©lĂ©ments de leurs vies privĂ©es !

Il est rapidement apparu que ceux qui profiteraient de ce nouveau monde seraient ceux qui exploiteraient le mieux la masse incroyable de “user generated content”.

Aujourd’hui

Au-delĂ  des rĂ©seaux sociaux, on peut Ă©galement considĂ©rer la majoritĂ© du web public et gratuit comme Ă©tant gĂ©nĂ©rĂ© par des “utilisateurs” (et non pas uniquement par des institutionnels ou des professionnels).
Ainsi, google est lui aussi un gĂ©ant du contenu, au mĂȘme titre que facebook, tiktok ou linkedin. Certes, il ne l’hĂ©berge pas directement, et les sites qu’il rĂ©fĂ©rence sont accessibles sans passer par son moteur de recherche. Mais la logique est similaire Ă  celle des rĂ©seaux sociaux : les utilisateurs crĂ©ent du contenu (en crĂ©ant leurs sites) et google les rĂ©fĂ©rence et les “distribue”.

Google et les rĂ©seaux sociaux ne sont pas dans une situation enviable de monopoles sur leurs verticales simplement parce qu’ils ont les meilleurs algorithmes. Ils ont aussi rĂ©ussi Ă  crĂ©er et contrĂŽler des Ă©conomies profitables Ă  tous ceux qui les utilisent. Par â€œĂ©conomie”, je veux dire un systĂšme qui permet d’échanger une ressource A dĂ©tenue par un groupe 1 contre une ressource B dĂ©tenue par un groupe 2, en satisfaisant 1 et 2 tout en prenant leur commission au passage.

La ressource A est le contenu : des mĂ©dias et des informations contenues dans des posts pour les rĂ©seaux sociaux ou sur des sites externes pour les moteurs de recherche. La ressource B est la monnaie du web moderne : le trafic ou l’une de ses consĂ©quences, Ă  savoir la rĂ©putation ou la popularitĂ©. Et bien sĂ»r, ceux qui contrĂŽlent ces Ă©conomies se rĂ©munĂšrent via la publicitĂ© mise partout oĂč cet â€œĂ©change” de A pour B a lieu.

Google n’est pas qu’un moteur de recherche ; c’est le crĂ©ateur et l’animateur d’une Ă©conomie du contenu appliquĂ©e au web ouvert et public. Les crĂ©ateurs acceptent que google se servent de leurs contenus parce que google leur promet du trafic (et tient sa promesse).

La valeur de google n’est pas que dans sa capacitĂ©
à proposer des résultats pertinents

Cette économie est instable, son équilibre (à savoir le partage des revenus) précaire, et ses modalités en constante évolution.
DĂšs que google tente de modifier ce contrat tacite (en affichant des rĂ©sumĂ©s automatiques en haut des rĂ©sultats, en rabaissant les rĂ©sultats “naturels” derriĂšre de plus en plus de publicitĂ©s, etc.) les crĂ©ateurs de contenu se font entendre - gĂ©nĂ©ralement pour exprimer leur mĂ©contentement. La logique est bien sĂ»r de voir jusqu’oĂč google peut dĂ©tourner les revenus de cette Ă©conomie Ă  son profit, sans que les crĂ©ateurs de contenu dĂ©cident que le deal ne vaut plus le coup (et retirent leurs sites des rĂ©sultats de recherche).

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L’important n’est pas tant l’accĂšs et la diffusion de l’information que l’animation d’un Ă©cosystĂšme qui permette et encourage sa crĂ©ation dans le temps.

Et demain


ExprimĂ© sous l’angle de faiseur d’économie et non plus comme simple algorithme chercheur et agrĂ©gateur d’informations ou de media, on voit rapidement que chatGPT n’est tout simplement pas en mesure de proposer une alternative Ă  google - pour le moment tout du moins.

Certes, le chatbot peut rĂ©sumer efficacement de nombreux rĂ©sultats de recherche et proposer une expĂ©rience que beaucoup prĂ©fĂ©reront Ă  la lecture laborieuse de plusieurs sites pour trouver une information en particulier. Mais cela ne fonctionne que si chatGPT dĂ©tient la donnĂ©e qu’il digĂšre et rĂ©gurgite (i.e. qu’il possĂšde les droits ou l’accord de ceux qui les dĂ©tiennent). Pour le moment, le dĂ©bat se concentre sur la nĂ©cessitĂ© de rĂ©munĂ©rer ou non les crĂ©ateurs pour l’entrainement des modĂšles. Mais Ă  vrai dire, si l’IA gĂ©nĂ©rative veut assumer le rĂŽle des moteurs de recherche, le vrai enjeu n’est pas lĂ .

Quel intĂ©rĂȘt ont les crĂ©ateurs de voir leurs contenus (textes, articles, mĂ©dias,
) intĂ©grĂ©s et rĂ©gurgitĂ©s par chatGPT, si ce dernier ne leur promet rien en retour ? Contrairement Ă  google, oĂč quelques phrases de rĂ©sumĂ© doivent conduire les visiteurs Ă  cliquer et Ă  basculer sur le site source, l’avantage de chatGPT est de ne pas avoir besoin d’autre information que le texte prĂ©sentĂ© ! Oui, il peut afficher des sources, mais celles-ci sont une arriĂšre pensĂ©e, prĂ©sentĂ©es en bas du texte, en petit, pour justifier d’une rigueur et d’une certaine fiabilitĂ©, mais n’ont pas vocation Ă  ĂȘtre explorĂ©es !

Tant que chatGPT ne propose pas une Ă©conomie alternative, qui rĂ©compense dans la durĂ©e les crĂ©ateurs de contenu et d’informations d’une maniĂšre ou d’une autre, l’IA gĂ©nĂ©rative ne reprĂ©sentera pas une menace pour google, toujours maĂźtre d’un internet fondĂ© sur le “user generated content” !
 sauf Ă  se limiter au contenu froid et/ou libre de droit, ce qui rĂ©duirait grandement l’ambition d’un moteur de recherche propulsĂ© par l’IA gĂ©nĂ©rative !

ChatGPT peut changer en profondeur le web en proposant une Ă©conomie basĂ©e sur autre chose que le user generated content financĂ© par le modĂšle gratuit / pub, mais il devra se prĂ©occuper de rĂ©munĂ©rer d’une façon ou d’une autre les crĂ©ateurs de tout ce qui n’est pas gĂ©nĂ©rĂ© par ses propres algorithmes (je ne pense pas que nous soyons vraiment prĂȘts pour un internet constituĂ© uniquement de contenu gĂ©nĂ©rĂ© par l’IA. Un jour, peut-ĂȘtre
?).

Un autre demain ?

En allant au-delĂ  des problĂšmes de droits d’auteur et de compensation posĂ©s par l’IA (qui sont loin d’ĂȘtre anecdotiques), on peut constater que les “users” sont gĂ©nĂ©ralement les derniers considĂ©rĂ©s dans cette Ă©conomie pourtant portĂ©e par le user generated content.
Des dĂ©cennies de “gratuit” ont conduit Ă  diffĂ©rents Ă©cosystĂšmes (rĂ©seaux sociaux ou web ouvert) oĂč les apports unitaires ne valent pas grand chose (pour ne pas dire rien), et oĂč les plateformes, en tant qu’agrĂ©gateurs, extraient le plus de valeur de la position de force qu’elles ont rĂ©ussi Ă  prĂ©empter.

Nous devons oeuvrer à créer des économies concurrentes et réellement innovantes, au delà du paradigme gratuit/pub+paywall/abo, qui offrent une multitude de méthodes de rémunération et surtout qui permettent à nouveau la concurrence parmi les agrégateurs de contenu.

Aujourd’hui

Demain ?

Des créateurs à la merci des plateformes

Des créateurs libérés des plateformes

Économie principale sur gratuit / pub, le reste derriĂšre des paywalls qui ne profitent pas de la mĂȘme visibilitĂ© et facilitĂ© d’accĂšs

Le gratuit comme une option parmi d’autres, avec d’autres formats de rĂ©munĂ©ration ou de rĂ©compense tout aussi faciles d’usage et d’accĂšs

ModĂšle incomplet de rĂ©munĂ©ration des crĂ©ateurs, qui doivent souvent se dĂ©brouiller eux-mĂȘmes pour monĂ©tiser le trafic qu’on leur envoie

Nouveaux modÚles permettant des modalités de création nouvelles

Demain, on peut imaginer un accĂšs Ă  des contenus de qualitĂ© pouvant ĂȘtre payĂ©s autrement qu’en passant par un service d’inscription et d’abonnement, un wikipedia non bĂ©nĂ©vole permettant la crĂ©ation de contenu dĂ©centralisĂ©e et crowdsourcĂ©e avec suivi des apports individuels et rĂ©munĂ©ration Ă  leurs justes valeurs, des accĂšs payants cross-plateformes permettant un web public de qualité  et oui, pourquoi pas, une IA gĂ©nĂ©rative utile Ă  tous et qui rĂ©compense chacun selon ses contributions !

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