Internet yankee 🍔, internet gaulois 🥖

de l'American dream à American psycho ?

Hier

Les débuts d’internet, c’est les années 90s dans toute leur splendeur.

Grâce à internet, tout le monde peut devenir le citoyen et le commerçant modèles. N’importe qui peut s’informer de n’importe où, communiquer avec qui il veut quelques soient les frontières, et surtout… faire du business ! Acheter parmi des catalogues infinis, créer sa petite boutique en ligne pour vendre à la planète entière… ou créer sa startup dans le garage (de ses parents) pour faire fortune…

Internet, c’est l’innovation accessible à tous. Du petit blog (qui ne s’appelait pas encore blog) hébergé sur geocities au site développé à la main, tout le monde pouvait rejoindre la fête et posséder son petit lopin au sein du “cyberespace”. Les outils et les langages de programmation et de formatage (le HTML, qui permet de créer une page web) sont partagés au plus grand nombre pour que tout le monde puisse s’en saisir.

Internet, c’est le “réseau des réseaux”, sans autorité centrale, un joyeux bordel, oui, mais chaos qui permet à chacun de s’exprimer sans craindre la censure d’une entreprise ou d’un État en particulier. Tout le monde dispose des mêmes chances pour s’exprimer, créer, faire du commerce, et les meilleurs pourront émerger.

En d’autres termes, internet c’est l’American dream à portée de souris.
Internet… c’est les États-Unis 🇺🇸.

L’informatique personnelle et internet deviennent “cool” et envahissent les séries populaires…
(Buffy)

Les années 90s, c’est le triomphe du modèle libéral à l’américaine sur le communisme.
C’est l’offensive du “soft power” où la culture devient un rouleau compresseur et outil de conquête. C’est l’insouciance et l’optimisme d’une croissance infinie grâce à la technologie et l’innovation. C’est l’espoir que tout le monde sur la planète pourra atteindre la prospérité en participant au grand jeu du libre échange.
Et internet était le porte-étendard de ces aspirations.

… et des films qui n’auront peut-être pas marqué l’histoire d’Hollywood
mais une génération d’ados
(American Pie)

Internet est comme il est aujourd’hui parce que son ADN est résolument américain. Les nombreuses limites que nous avons vues en détail dans les épisodes précédents s’expliquent parce qu’internet est américain.

L’anonymat comme défaut par exemple, est la conséquence de la psyché d’une nation méfiante à l’extrême de son gouvernement fédéral, et qui n’a toujours pas réussi à créer une carte d’identité nationale. Le côté décentralisé et égalitaire (à première vue tout du moins) est le pendant du rêve de la classe moyenne à l’américaine.

Un autre hier ?

Nous avons tendance à ne pas voir à quel point internet est américain, non seulement parce que c’est le seul internet que nous connaissons, mais aussi parce que nos sociétés se sont américanisées (notamment grâce à la diffusion d’internet !).
Un petit voyage dystopique dans un monde où l’internet est né français peut nous aider à voir à quel point les valeurs américaines sont gravées dans les fondations d’internet.

(veuillez m’excuser pour quelques tournures au conditionnel passé un peu bizarres)

Un internet français 🇫🇷, ça aurait été un internet proposé par france telecom.
Chaque entreprise voulant lancer son site web aurait probablement eu besoin de s’inscrire au préalable auprès des télécoms pour avoir une autorisation de publier en ligne. Probablement via un dossier expliquant précisément la catégorie du site, son objectif, sa marque, etc. en vue d’obtenir l’approbation de l’autorité centrale.

Il aurait été probable que la technologie elle-même soit propriétaire.
Il aurait fallu souscrire une licence de développement au prix élevé pour avoir le droit de programmer son site. Chaque année, les ingénieurs de france telecom auraient proposé une nouvelle version débloquant petit à petit des nouvelles possibilités. Bien entendu, seuls les serveurs proposés par l’entreprise, ou des entreprises partenaires accréditées, auraient eu le droit d’héberger un site web.

Le passé est rempli de futurs imparfaits… ici, rififi sur le “wap”,
qui aurait pu devenir le standard du web mobile
(via mobiles magazine, juin 2000)

Coûts et difficultés de postuler auraient bien entendu favorisé les grandes entreprises et les leaders du marché existants. En lieu et place d’amazon, youtube ou google, nous aurions probablement carrefour, tf1 et pages jaunes comme principaux sites. La bibliothèque nationale de France à la place de wikipédia.
Il est fort probable également qu’internet n’ait (n’eût ?) pas “ubérisé” quoique ce soit. Les taxis, hôtels et cinémas n’auraient pas eu à se soucier outre mesure du potentiel disrupteur de nouveaux business models (uber, airbnb, netflix…) qui auraient remis en question les lois françaises (à commencer par le droit du travail). L’idée même qu’un petit jeune puisse faire fortune en proposant son propre site web depuis son garage n’aurait pas été jugée risible, mais tout simplement inconcevable.

Il est également fort probable, de par notre penchant plus dirigiste et centralisé, que la révolution du “user generated content”, rendu possible par la section 230 aux États-Unis, n’ait jamais eu lieu ! Si les sites avaient été responsables du contenu qu’ils hébergent, myspace, facebook et autres tiktok n’auraient jamais pu voir le jour. Les forums du “club Dorothée” et de “c’est pas sorcier” seraient les principaux noeuds d’échange pour la jeunesse, avec des modérateurs s’assurant que la cour de récré ne dérape pas. Et peut-être, sans une marée de contenus de basse qualité à monétiser, la publicité ne serait pas devenu le principal vecteur de financement du web public.

Opérateur alternatif… d’un futur alternatif !

Tout ce qui concerne les internautes eux-mêmes serait probablement plus régulé.
Sans concurrence possible, l’abonnement internet aurait eu un prix fixé par france telecom, certainement bien plus élevé que ce à quoi nous sommes habitués aujourd’hui (avec des modems exclusivement proposés par alcatel ?). Impossible de créer une adresse email sans carte d’identité valide, impossible de créer un compte sur un site quelconque sans cette adresse email valide.

Les règles sur la protection des données auraient certainement été mieux respectées et appliquées, car toute fuite ou abus aurait été puni d’un retrait de licence ou d’une amende dissuasive… ce qui n’aurait probablement pas empêché quelques scandales où l’on aurait découvert (surprise !) que l’état lui-même aurait profité de cette concentration pour espionner sur une partie de sa population sans autorisation.

Toutes les innovations manquées ne sont pas à regretter

Et, bien entendu, cet internet franchouillard aurait probablement eu beaucoup de mal à s’exporter… et aurait certainement fini par être copié et modifié par de nombreux pays… jusqu’à ce que le plus flexible, décentralisé, et liberalisé profite de l’avantage de la flexibilité et de la rapidité pour rafler la mise !

En d’autres termes, nous aurions probablement créé un internet beaucoup plus ordonné et prévisible, certainement moins chaotique mais beaucoup moins “disruptant” aussi.

C’est bien sûr un passé dystopique volontairement caricatural que je dresse ici, mais l’important est de se rendre compte des biais idéologiques sur lesquels l’internet d’aujourd’hui est fondé (n’hésitez pas à ajouter vos idées des débuts d’internet purement français en commentaires) !

Aujourd’hui

Les tensions et les limites d’internet aujourd’hui sont le reflet des questions qui traversent la société américaine dans son ensemble.

La liberté d’expression - et notamment le droit de dire n’importe quoi et le concept de “vérité relative” - est au coeur des débats. La méfiance envers le gouvernement fédéral explique comment des entreprises privées ont maintenant la main mise sur notre identité digitale et possèdent plus d’informations que les services de renseignement des pires dictatures. Les valeurs et les aspirations de l’American dream… et son exploitation et marchandisation par des forces systémiques expliquent comment le rêve du petit commerçant vendant au monde entier s’est transformé en cauchemar oligopolistique dans lequel une poignée d’entreprises décident de ce que l’on voit et ce que l’on pense.

Internet, symbole de l’American dream… et de ses limites ?

Bien sûr, ces tensions ambivalentes ne sont pas propres aux États-Unis, ni même aux démocraties occidentales. Internet est le fer de lance de la modernité et porte les interrogations d’un monde qui change à toute allure. Mais force est de constater que le débat est posé en des termes qui sont formulés en anglais américain avant tout.

Et demain…

La pensée (et les fantasmes) de l’American dream imprègnent plus que jamais notre rapport à l’innovation. Les gurus de l’IA ne disent-ils pas que cette innovation est trop importante pour être confiée à des États ou à la recherche publique et être régulée ? L’Union Européenne n’est-elle pas accusée de toutes parts pour être une machine à créer des lois qui freinent l’innovation, quand elle souhaite avant tout protéger ses citoyens des abus mercantiles d’entreprises étrangères ?

L’érosion de nos vies privées, la main-mise de sociétés publicitaires sur nos moyens d’information et de communication, la marchandisation de tous les aspects de nos vies, la puissance d’entreprises titanesques et ne répondant plus à aucun État (et n’en payant presque plus aucun grâce à des montages fiscaux que plus personne ne comprend)…

âťť

La plus grande victoire des GAFA n’est pas tant leurs positions de monopole sur leurs marchés…
que ce glissement de nos mentalités vers des positions qui auraient été jugées extrêmes et typiquement américaines il y a quelques décennies seulement.

Un autre demain ?

L’évolution des positions américaines (sur le libre échange, sur la liberté d’expression, sur les alliances internationales…) casse l’image savamment élaborée dans les 90s du “soft power”, d’un libéralisme et d’un mercantilisme pacifiques et bienveillants.
Elle aura l’avantage de nous forcer à une introspection sur tout ce qui nous est proposé par ce qui était perçu non pas seulement comme une nation alliée mais comme un modèle à suivre (sur la tech et l’innovation tout du moins).

À nous de nous saisir des outils technologiques existants et à venir pour proposer une version du progrès et de la modernité plus en phase avec nos valeurs et les aspirations de notre société !

Reply

or to participate.